Au pire, aucun meuble ne sera sauvé

On a tous nos mauvaises journées. Seulement, des fois, les mauvaises journées deviennent des mauvaises semaines. Puis des mauvais mois. Ensuite des mauvaises années. Parce qu’on fait des mauvais choix. Des choix qui ne nous ressemblent en rien. Au final, je me demande combien de temps dure un cycle d’années bof. Je crois que c’est sept ans, selon les magazines de psycho-pop, du moins. Paraît que toutes les cellules de notre corps sont reconstituées en totalité au bout de sept ans. Ça pourrait être honnête que des changements percutants et inédits surviennent par la même occasion. Ça fitterait me semble. Dans une nouvelle peau, une nouvelle vie. On n’est pas des greffons cutanés, on reste un ensemble. Mais bon.

À force de provoquer toutes sortes d’affaires pis d’oser, j’me dis que ce serait un juste retour des choses que des changements se produisent fortuitement. Ce serait comme qui dirait pratique. D’adon. Name it. Mais peut-être aussi que je n’ose pas encore assez. Je ne suis pourtant pas la reine de la patience. Pas même sa dame de confiance. Pis les gens bon… le savent assez vite d’ordinaire quand ça fait pas mon affaire. Me suis jamais vraiment gênée.

Plus je réfléchis, plus je me dis que ça doit être comme un cycle de sécheuse. Tôt ou tard, j’aurai assez viraillé dans tous les sens, ballottée à gauche et à droite à rouler ma bosse, ma bosse comprenant un méga bagage de tout, sauf de mousse, que ça va ben finir par arrêter un de ces quatre. Que je me dis. Juste au cas.

Au Winner’s l’autre jour, je tombe sur le t-shirt hilarant portant le message : « Dear karma, I have a list of people you missed ». Je l’essaie. Taille small tsé, dans les tailles pour ados. Parce qu’aucun adulte qui se respecte n’oserait porter ça, que je me dis, mais moi, je l’aime pareil, le t-shirt. Pis s’il me faisait, c’est certain que je le porterais. Fail. Il me faisait pas. Déception. Les manches étaient trop échancrées, on aurait vu mon soutif pis ça me tentait pas de porter une cami sous un t-shirt. Y’a toujours ben des maudites limites à faire concurrence à un oignon en termes d’épaisseur de linge. J’suis pas au marché Atwater. J’suis même pas à Montréal d’ailleurs. En tout cas.

C’était pas juste un t-shirt. C’était une provocation, un clin d’oeil baveux à un manque de mouvement dans ma vie que je suis la seule à connaître, dont je veux me débarrasser, pis que je laisse perdurer. À force d’écouter tout le monde autour de moi qui m’incite à endurer. J’en n’ai plus envie. Désolée, mes proches. Z’êtes pas à ma place. Essayez pas, je mettrai pas plus de mots là-dessus. Ce serait mal interprété, de toute manière. Disons seulement que c’est quand même important de trouver un peu de sens à certaines choses. Quand ça n’en a plus parce qu’on n’est trop lassé, c’est clairement qu’on est mûr pour briser nos chaînes. T’as beau tenter d’apprivoiser un tigre, ça reste un animal sauvage. Eh voilà. Ayant l’habitude de lever les feutres sans demander la permission, je me demande bien pourquoi je ne l’ai pas déjà fait. J’ai tenté toutes les stratégies adaptatives. Vient seulement le moment ultime où j’suis si fragilisée à force d’adaptations stériles que plus rien ne change assez vite pour moi. Lorsque quelque chose nous irrite et nous bouscule profondément, ne nous convient plus, le réflexe naturel est de s’éloigner de ce qui provoque cet état latent, sournois, dérangeant. Mais je ne sais plus jusqu’à quel point j’ai le choix ou pas. Je sais juste que ça prendra le temps que ça prendra, mais quand je serai vraiment tannée, je le sens, ma décision se prendra avec fracas. Dans le bruit. Ce sera le choc. J’aurai trop attendu. Plus de retour en arrière possible.

Comme quand j’ai quitté le baccalauréat en droit, en plein intra automnal. J’étais vraiment, vraiment à bout de nerfs. En plein examen, je me suis demandé : « Mais qu’est-ce que je fais là? Je veux vraiment être avocate en médiation familiale? Je veux vraiment être là, au milieu de tous ces marioles, ces futurs avocats qui se gargarisent d’arrogance et la recrachent dans la face d’autrui, qui viennent aux cours en veston-cravate de soie, ou en tailleur pour les femmes, qui sont superficiels, gonflés d’eux-mêmes, qui se vantent de je ne sais quoi, qui ont des dents longues à en rendre Jaws jaloux et qui n’hésitent  pas à s’en prendre à ceux qu’ils estiment être des concurrents? Mais qu’est-ce que je fous là??? ». Je m’en souviendrai toujours. L’examen devait comprendre une vingtaine de questions. Environ. J’en étais à la cinquième, tout au plus. Le test devait être commencé depuis une vingtaine de minutes. Je me suis levée. Tous les regards fixés sur moi. Pétris d’incrédulité. Je devinais qu’on me dévisageait comme si, me levant pour rendre ma copie d’examen pratiquement vierge, j’allais à la rencontre du bourreau pour lui suggérer ma tête à guillotiner. En toute candeur et naïveté. Pis que la vue d’un occiput ensanglanté déjà dans le panier avait été insuffisante en fait d’élément dissuasif. Chez certains j’imaginais la pitié, chez d’autres, un mélange d’horreur et d’incompréhension brute face à mon coup d’éclat. Je savais qu’une fois debout, je ne pourrais plus me rasseoir. Alors j’ai marché. J’me sentais comme dans Dead Man Walking. Je ne voyais plus rien autour de moi. L’effet tunnel, induit par le stress de cette décision pas du tout calculée. Aux yeux de tous, cet abandon de cours spontané était un hara-kiri. Je me souviens qu’après l’examen, une fille avec qui j’avais étudié au secondaire, une bol, s’était approchée pour me féliciter. Je trouvais ça too much. Me féliciter pourquoi, au juste? Parce que j’avais refusé de continuer à faire quelque chose qui n’avait pas de sens pour moi? Parce que j’avais choisi de m’éloigner de ces futurs professionnels dont le comportement me répugnait? Parce que j’avais eu le courage de sauter hors d’un bateau qui coulait sans canot ni bouée de sauvetage? À mes yeux, ça ne méritait aucune félicitation. C’était dans l’ordre naturel des choses et puis basta. Je compris ce jour-là une chose : cette fille aurait volontiers fait la même chose que moi. Seulement, elle, elle n’en avait pas eu le courage…

Je ne me souviens pas vraiment d’avoir regretté mon abandon du droit. J’aurais sans doute été une plaideuse douée. On me l’a souvent dit. J’ai seulement décidé d’opter pour le chemin de Damas plutôt que pour le chemin de croix… J’avais pas envie de finir entre deux larrons, dont l’un, p’tit crisse, m’aurait demandé : « T’en as sauvé d’autres, mais tu ne peux pas te sauver toi-même? »… quote-quote3434

 

 

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