L’économie de mots

Avant, j’étais certainement une spécialiste des (longs) écrits. Je me chicanais avec quelqu’un? Je lui écrivais un mot. J’insultais quelqu’un? Je rédigeais des excuses. L’autre désertait? J’écrivais un (long) courriel, question que la personne fasse la lumière sur son comportement, à mes yeux inadmissible.Je pense que cette habitude vient de ma mère. Elle ne supportait pas de s’endormir fâchée contre quelqu’un de sa famille immédiate. Fallait absolument qu’elle écrive à la personne, ou alors qu’elle lui parle ou l’appelle. Je ne peux pas dire que d’embrasser la même technique a été un succès en ce qui me concerne… mais, au moins, je sais d’où vient mon obsession du courriel explicatif…

La patience finit par manquer, parfois. Avec les années, on saisit l’importance de choisir ses combats au même titre que ses mots. On s’économise, on conserve ses énergies pour les batailles qui en valent la peine… dans lesquelles on est certain de ne pas enrichir les charniers.

J’ai compris que si, quand je me lis une fois, ça semble clair, c’est inutile d’en rajouter pour éclaircir à l’infini les motivations à la base de mon comportement. Si c’est clair pour moi, je vois mal comment ça pourrait paraître flou pour l’autre. Je me suis tannée. Une bonne fois pour toutes. J’ai tout arrêté. Une fois, une de mes amies, inquiète de mes réponses laconiques, est même allée jusqu’à me demander si j’allais bien. Si j’étais correcte. Mon usage restreint de l’alphabet la déboussolait. Elle s’inquiétait de mon anémie logorrhéique. Elle se disait peut-être que mon état cognitif prenait le bord. Que j’étais perdue dans un cimetière de mots décédés, de macchabées de phrases inachevées.

Je l’ai rassurée. J’étais OK. J’avais juste décidé de faire un peu comme elle, comme d’autres. De ne pas écrire inutilement. De ne pas trop en dire. D’en produire le minimum, des fois. De n’écrire que lorsque c’était vraiment nécessaire. C’est-à-dire, au quotidien, pratiquement jamais. C’est un peu dommage. J’aimais beaucoup écrire. Avant, sitôt que j’avais l’embryon d’une idée favorable au sujet de quelqu’un, j’avais spontanément envie de lui écrire quelque chose de beau, de touchant, de magique, quelque chose qui ensoleille sa journée. Maintenant, aujourd’hui en fait (demain est un autre jour) j’admets que je me dis que ça fonctionne au mérite. S’il fallait que j’aie été rémunérée chaque fois que j’ai écrit une lettre touchante à un type, je serais plus fortunée que J.K. Rowling.

Si je fais un bilan, je peux juste dire que j’ai maintenant pas plus envie d’user mon crayon que les touches de mon clavier d’ordi. Je m’économise. Je sais pas vraiment pour quoi, et surtout pas pour qui, mais bon. Ça donne ce billet court, prompt, un peu blasé. En attendant que j’identifie ce qui en vaut vraiment la peine…

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Pèlerinage annuel

C’est aujourd’hui que ça se passe. Pas ma corvée de lavage de fenêtres. Ni ma découverte d’un intérêt soudain pour la politique américaine ou la cuisine à base de curry. Non. Une fois l’an, la dévote en moi ressuscite, stigmates en moins (je suis loin de la sainteté, après tout. Je n’ai vraiment pas le profil!) 😉 Je me rends à la basilique Sainte-Anne-de-Beaupré. Oui, oui, pour vrai. En ces temps d’obscurité (!!!), j’aime bien fouler le sol d’une immense église. Il y fait toujours clair, après tout. Surtout avec les vitraux. Pas de place pour les ombres effrayantes. J’y allume quelques lampions par-ci par-là. Je ferme les yeux sur les (quelques) suppliques muettes que je compte adresser à la bonne Sainte-Anne. Les lancer, non pas dans l’univers ou sur un vision board, mais entre deux volutes d’encens. Une de mes amies y allait d’ailleurs chaque année, elle aussi. Je crois qu’elle est née la même date que celle attribuée à la naissance de la maman de Jésus (prononcer à l’anglaise « Jesus », pour les agnostiques, les sceptiques, les mécréants ou les récents apostasiés, ou tout simplement si on nourrit autant de croyances religieuses qu’une anorexique s’enfile de Big Mac).

J’arrive avec ma liste, vous savez ben. Les enfants dressent bien des listes au père Noël, alors pourquoi les adultes ne pourraient le faire pour les saints?.. Je postule d’ailleurs que le père Noël n’est en réalité rien d’autre qu’une version païenne d’un personnage religieux à qui les fidèles consommateurs adressent leurs demandes. Le hic, c’est qu’avec le temps, l’entreprise est devenue commerciale. Et à sens unique. La course au veau d’or s’est transformée en sprint aux achats compulsifs. Enfin. On se comprend. J’aime pas tant Noël anyway. Personne ne s’en étonnera 😉

Quand j’arrive sur place, le scénario est, à quelques détails près, toujours le même. Pourquoi changer une recette gagnante? 😉

Je ne manque pas de jeter un long coup d’oeil à l’arsenal de béquilles et de cannes canadiennes ornant le mur à l’entrée. Ces béquilles qui appartenaient sans doute à tous ces éclopés qui, selon la croyance, ont été miraculeusement guéris à grands coups de demandes d’intercession divine. Enfin. Alors j’arrive là. Sur mes deux jambes. Un point de moins pour moi. Je sais. Je me dis toutefois que les béquilles, on peut aussi les porter en soi. C’est écrit nulle part qu’elles doivent être visibles, sous peine qu’on ne soit pas exaucé dans nos demandes. Y’a pas de clause sur le sujet dans le divin contrat. Pis j’imagine que personne t’attend de « l’autre bord » avec une feuille de réclamation parce que t’as pas lu comme du monde les p’tits caractères au bas dudit contrat avant de demander quoi que ce soit. Enfin je pense pas.

Comme les autres, je me trouve un banc d’église disponible. Je m’agenouille. Relaxe. Je tente de trouver les bons mots pour demander ce que je veux. La dernière fois, ma démarche m’avait quand même valu un contrat de correction au sein d’une grosse organisation et un autre comme professionnelle dans un établissement d’enseignement. Les plus logiques diront que Sainte-Anne n’a rien à voir là-dedans. Que ce n’est certainement pas au Verbe divin que je dois mes contrats. Mais bien à mon verbe à moi. En tout cas…

Une fois que je suis passée à travers la liste des cinq ou six éléments capitaux que je demande tout le temps (ben oui, là-dedans, il y a toujours la santé, la mienne et celle de mes proches, on s’en sort pas!), je pars toujours à la recherche du livre dans lequel on peut ÉCRIRE quelque chose. Je me dis que c’est pas parce qu’au Québec, on s’approche apparemment, selon les faits rapportés par certains médias, du 31 % d’analphabétisme fonctionnel que je ne peux pas faire de demande écrite à une saint, quel  qu’il soit. Je garde espoir que, dans ce temps-là, les gens savaient lire. Surtout les canonisés de ce monde. Je noircis furieusement la page. Presque au complet. Quand c’est fait, je retourne réciter quelques « Notre-Père », une couple de « Je vous salue Marie ». Je me dis que ça devrait faire. Je refais le tour. Une vraie superstition, mon affaire. Pis je m’en vais. Je jette un dernier regard derrière moi et mentalement je leur souhaite à tous « à l’année prochaine », en espérant que mes demandes soient différentes dans 365 jours. Ce serait un vibrant témoignage à ma démarche évolutive. 😉

basilique-sainte-anne-de-beaupre

 

Ignifuge

Il y a quelques mois, j’ai eu une discussion disons… animée? Mettons que c’est un euphémisme… Supposons un entretien qui s’est… enflammé? Qui a pris des proportions telles qu’à la fin, j’en insultais pratiquement mon interlocutrice, opiniâtre défenderesse des relations qui débutent tôt dans la vie. Qui commencent alors qu’on n’est même pas façonné comme humain, qu’on est encore « le brouillon d’une esquisse », si l’expression est possible… qu’on n’affiche pas un grand nombre d’années au compteur et qu’en conséquence, on est aussi « achevé » qu’une peinture à numéros orpheline de chiffres… Qu’on est une image grossièrement pixelisée de ce qu’on sera plus tard. Une version basse résolution.

Le point de vue que je défendais allait dans le sens où je crois qu’il est plus facile d’échafauder une relation avec quelqu’un alors qu’on est très jeune (notez ici le choix volontaire du mot « échafauder », plutôt que « bâtir »), qu’on ne connaît pas grand-chose de la vie, que l’étau des déceptions cumulées ne nous serre pas encore la gorge et qu’on a une idée plus qu’approximative de ce qui nous convient ou pas. Le manque de référents et d’éléments de comparaison potentiels facilite infiniment les choix. Et, à 21 ans, on va se le dire : on a le choix. L’horizon des possibles se déploie comme autant d’étoiles dans le ciel, de grains de sable sur la plage ou de poissons dans l’océan. Les réalités de chacun, à cet âge, étant relativement similaires (ou alors on achève nos études, ou alors on est encore aux études, ou alors on travaille parce qu’on a lâché les études), il est plus facile de trouver un complice potentiel, qui a une situation tellement pareille à la nôtre qu’elle en est digne d’une image réfléchie dans un miroir.

Alors on commence une relation avec quelqu’un comme on part un feu dans un camping. Sans mode d’emploi, un peu n’importe comment. On regarde les autres autour. On ingère de l’info par imitation des pairs. Parfois, on espère encore faire mieux qu’eux. On n’a pas toujours les bons matériaux pour alimenter le brasier. Faut se le dire, c’est vraiment pas tout le monde qui a la main heureuse pour partir un feu. Il y en a qui se brûlent carrément. Y laissent leur chemise, leur fierté. S’y consument. D’autres, par contre, possèdent ce talent naturel. Vraiment. Les yeux fermés, sans mousse de sécheuse ni cheveux, ni épinette séchée depuis trois ans, avec du bois mouillé même, sans ajouter une seule goutte d’essence ou d’un quelconque produit combustible, ces chanceux font flamber le plus beau feu du site de camping. Tous les campeurs en sont jaloux. Ce même feu qui se voit de loin, qui hypnotise, mais aussi qui rassemble. Celui autour duquel, rapidement, se greffent plein de gens, attirés par la convivialité, la joie de vivre, la chaleur qui s’en dégage. Pour l’analogie, on peut dire que ces maîtres de la pyrotechnie ont réussi une relation comme d’autres ont démarré un flamboyant feu au camping. Avec pas grand-chose, sans truc, mais certainement avec beaucoup de bonne volonté, de motivation… à grands coups de persévérance.

Hier, en jasant avec un ami, j’ai eu droit à la question qui tue (je devrais plutôt écrire « qui me tue », ce serait plus juste). « Geneviève, comment t’entrevois les relations maintenant? » Après avoir éludé à au moins trois reprises la réponse à cette question (et après que mon interlocuteur, patient, m’ait répété à au moins trois reprises que je ne répondais pas à sa question), j’ai fini par donner une réponse qui m’est très typique. Une réponse imagée, qui ne donne qu’une idée floue. Qui génère des images fortes, mais qui, concrètement, n’est pas si « parlante » que ça. Ne sachant trop quoi dire exactement (je me sentais presque comme à l’école quand la première phrase à écrire à une question à développement m’échappait), j’ai répondu par… l’analogie du feu de camp : « Ben… Tsé, une relation, peu importe laquelle, pour moi, c’est un peu comme un feu de camp. Tsé, un feu qui, d’emblée, n’est pas simple à allumer pour moi. Souvent, je sais d’avance que mon feu est fichu, même lorsqu’il est allumé. Je sais qu’il ne résistera pas longtemps. On est loin du brasier de la Saint-Jean-Baptiste! Je sais que je n’utilise pas la meilleure essence de bois. Que je n’ai pas le tisonnier idéal… que je brasse les branches un peu n’importe comment, tout en souhaitant que les tisons ne meurent pas étouffés. Que je n’ai pas disposé les bouts de bois de façon à ce qu’ils brûlent en dégageant une chaleur apaisante et constante. Bref, j’alimente parfois, en toute connaissance de cause, un feu qui est voué à s’éteindre relativement rapidement, de toute manière. Ou alors c’est le contraire : je suis persuadée qu’il résistera, et je constate que je me suis trompée. Mais je n’arrive pas à      m’empêcher de l’alimenter. (C’est à ce moment que l’ami en question, les sourcils en point d’interrogation, m’encourage à poursuivre sans dire un mot).

Si je continue… si je reste auprès du feu quand même… m’obstinant à y jeter une brindille de temps à autre, même quand tous les campeurs sont partis se coucher depuis longtemps… que la nuit est très avancée… qu’il ne reste plus un seul fêtard nocturne pour siffler le dernier shooter,  boire la dernière bière ou chantonner le refrain de la chanson à répondre last call de la veillée, c’est que même si c’est un feu incertain, inconstant, et qui menace à tout moment de s’éteindre sans avertissement, reste que ce feu… c’est le mien… et que j’ai mis toutes mes énergies à l’allumer, à l’alimenter. Toute ma bonne volonté. C’est pareil pour une relation. Pour toute relation. Renoncer à une relation, quelle qu’elle soit, c’est admettre sa propre part d’échec. C’est laisser mourir le feu. C’est s’avouer qu’on n’a pas réussi à en maintenir les flammes aussi vives que ce qu’on l’aurait souhaité. Et cet échec n’a pas nécessairement à voir avec la durée de la relation. Je suis poche avec les feux de camp, les miens durent jamais très longtemps. Mais je n’y mets pas moins d’énergie quand je me risque à en allumer un. Je refuse de le laisser brûler jusqu’à ce que tout s’éteigne sans intervention de ma part. Je refuse de prêcher par excès de confiance en supposant qu’il tiendra le coup seul. Je suis dans l’hypervigilance. Je ne le quitte pas des yeux, guettant le moindre signe d’affaiblissement. Quitte à jouer avec le feu. Tout ça, parce que j’ai malgré cru un instant que j’avais (encore) le tour avec les feux de camp… J’ai fait du scoutisme, après tout. Et mon totem était un nom d’oiseau. Un grand, un noble, un très bel oiseau. Qui plane haut dans le ciel. Qui a un regard perçant, de feu. Un regard revolver. Mon ami a souri. Je n’ai jamais su si ma réponse l’avait satisfait. Pas plus que je ne me suis réessayée depuis un bon moment à allumer… un feu de camp 😉

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