Sans titre part one

Comme j’suis mauvaise titreuse, j’ai sorti un titre totalement bidon. Pourquoi me soumettre à la pression indue de « titrer » si je sais que ça ne constitue pas l’un de mes talents? Au yâble, je donne au suivant.

Y’a deux jours. Soirée fort sympathique avec des personnes que j’avais perdues de vue depuis un moment. Discussions animées, comme je les aime. Outre le gâteau mousse-petits-fruits-trois-chocolats, gracieuseté des invités, on s’est attaqués à un autre sujet. À une cousine, de quatorze ans ma cadette, j’ai fait remarquer que les enjeux auxquels elle était soumise chaque jour commandaient mon respect pour elle, en quelque sorte. Que franchement, je n’aurais trop su quoi faire si j’avais dû être jeune adulte dans le contexte actuel. Je ne sais pas trop comment j’aurais agi si les téléphones intelligents avaient existé quand j’avais 16 ans, ainsi que tout ce qui va avec (lire ici Instagram, Snapchat, Facebook, Twitter, et j’en passe…) Toutes ces technologies modernes, censées participer de la communication, au fond, lui nuisent en grande partie. La déforment. La dénaturent. La rendent complexe. Lui confèrent des interprétations multiples, variées, polysémiques, calculées, entourloupées, enrobées, nébuleuses…

J’crois que me remettre de tels outils à l’orée de ma vie adulte aurait correspondu, ni plus ni moins, à me sacrer un détonateur de bombe H entre les mains et à attendre que je m’en serve. Bang. L’explosion. Ouch.

Je suis ravie qu’Instagram soit une marque de commerce contemporaine. Franchement, je déteste me prendre en photo. Me faire prendre en photo aussi. Donc Instagram, pour moi, aurait été une calamité. Une plaie mal jugulée. Une hémorragie assurée. Au fond, ce qui me fait horreur dans les photos, c’est pas l’idée de ne pas paraître à mon meilleur. Ni même celle de penser que je pourrais exposer involontairement un profil moins flatteur, une imperfection visible qui me mettrait dans l’embarras. Tout ça m’importe peu. Ma crainte, c’est que l’expression de mon visage ne corresponde pas à mon état d’esprit du moment. Et que, donc, elle apparaisse comme fausse, plaquée, artificielle, pas authentique, empruntée, discordante. Un faux fini visant à dissimuler quelque chose. Le bain magique, le bain coquille, qu’on fait poser par-dessus son vieux cr… de bain rouillé quand on n’a pas un budget illimité pour les rénos de sa salle de bains. On peut rénover un visage, à en voir toutes les cliniques de chirurgie esthétique qui pullulent partout, proposant de gonfler des lèvres, de combler des rides, de lisser la peau, comme si le visage était une immense patinoire dont il fallait aplanir toute aspérité, à l’instar d’une patinoire soumise à la Zamboni. Mais rénover une expression, ça ne se peut pas. Donner de la crédibilité à une expression, à une mimique qui n’est pas la nôtre, qui ne nous ressemble pas, sauf si on est comédien, et encore, ça n’est pas possible, dans mon livre. Je refuse que ce soit possible. Je me convaincs peut-être que ça ne l’est pas…

Je déteste quand on me demande de sourire pour une photo. Je me sens contrôlée. Exploitée. Mise en lumière malgré mon bon vouloir. Petite, un proche prenait beaucoup (trop) de photos de moi. Jamais je ne l’ai dit, mais j’haïssais cela. Je sentais que je devais me montrer parfaite, répondre à une commande, conserver la pose. Comme une poupée. Un accessoire auquel on peut faire occuper l’espace comme on le souhaite. J’avais l’air d’aimer cela, mais avec le recul, je réalise qu’à part à l’Halloween, méconnaissable parce que déguisée de la tête aux pieds, je n’aimais pas ces mises en scène photographiques. Parce que sauf les photos où le sujet ne se sait pas pris en photo, qu’on l’admette : toute photo est de la pure mise en scène. Je me méfiais des photos de classe. De celles de groupe. De toutes les photos, en fait.

Alors vous imaginez sans mal qu’Instagram aurait été mon pire cauchemar. Devoir alimenter et rassasier une tribune de « followers » avides d’images tronquées, polies, photoshopées, filtrées? Me mettre de la pression avec l’instinct de renouveau, l’appât de la nouveauté, de l’authentique, forcer les événements, les réactions, l’adhérence au « mouvement » qu’on essaie de créer avec son compte, très peu pour moi. Le pire est qu’en essayant par tous les moyens à sa portée de préserver jalousement son authenticité, le paradoxe, c’est qu’on crée des adhérents malgré soi. Certaines personnes nous estiment, nous considèrent, croient en nous précisément parce que nous rejetons systématiquement tout mouvement de masse. Ce qui est paradoxal au fond, parce que moi, mon air, je le respire parfois uniquement en m’éloignant de tout, faute d’être trop perméable. Est-ce de la fragilité? La peur de subir des influences externes et d’en être le jouet? Peut-être. Je n’en sais rien.

Tout ce que je sais, c’est qu’Instagram, pour moi, c’est le reflet de la mise en scène perpétuelle à laquelle chacun de nous est exposé. De gré ou de force.

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